SOMMAIRE ET RÉSUMÉS DES ARTICLES /
CONTENTS AND ABSTRACTS OF ARTICLES
1. Ruth AMOSSY, D'une culture à l'autre : réflexions sur la transposition des clichés et des stéréotypes
2. Fabrice ANTOINE, Le dictionnaire bilingue, conservatoire de clichés ?
3. Nicolas FROELIGER, De l'absence à l'omniprésence : le cliché en traduction technique
4.William DESMOND, Le cliché : un allié pas forcément encombrant . Le point de vue dun praticien
5. Daniel GILE, Les clichés et leurs cousins dans la formation des traducteurs
6. Jany BERRETTI, Le cristal, le miroir, la glace : traductions françaises d'un cliché dans Hamlet
7. Isabelle GÉNIN, Des métaphores pas si mortes. Redynamisation des métaphores figées dans Moby-Dick et ses traductions françaises
8. Michaël OUSTINOFF, Clichés et auto-traduction chez Vladimir Nabokov et Samuel Beckett
9. Anna-Louise MILNE, Placing the Commonplace: Translation according to Jean Paulhan
10. Jean SÉVRY, Du valet au Boy, des littératures coloniales aux littératures africaines : la fabrication de clichés sociolinguistiques et leur traduction
11. Maïca SANCONIE, Au-delà du vertige. Mises en abyme ou la traduction des réseaux de clichés dans les romans Harlequin
12.Catherine DELESSE, Le cliché par la bande : le détournement créatif du cliché dans la BD
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This article explores the problems raised by clichés translation from a rhetorical point of view. Understood as banal expressions and hackneyed figures of style that do not necessarily have exact equivalents in the target language, clichés call for transposition rather than for literal translation. What is at stake is the capacity of the new formulation to affect and influence the reader. In this framework, our essay sets out to look for adequate transposition parameters taking into account the degree of familiarity of the expression, the situation of discourse, the genre, the textual environment. It stresses the difference between clichés as verbal frozen expressions and stereotypes as collective frozen representations, showing that if stereotypes are often easily translatable on the literal plane, they do not necessarily keep their meaning and power when they are moved from one cultural background to another. Cette étude explore les problèmes que soulève la traduction des clichés dun point de vue rhétorique. Entendu comme une expression usée et une figure de style banalisée qui ne possède pas nécessairement un équivalent exact dans la langue cible, le cliché appelle une transposition plutôt quune traduction. Ce qui est en jeu est la capacité de la formulation nouvelle à toucher et influencer le lecteur. Dans ce cadre, notre essai cherche à trouver les paramètres dune transposition efficace en tenant compte du degré de familiarité de lexpression, de la situation de discours, du genre, de lenvironnement textuel. Il souligne la différence entre le cliché comme expression verbale figée et le stéréotype comme représentation collective figée en montrant que si les stéréotypes semblent souvent aisément traduisibles au plan littéral, ils nen conservent pas pour autant leur sens et leur force quand ils sont transférés dun contexte culturel à lautre. |
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Ni simple collocation, ni association libre, ni exemple d'usage, ni même idiome ordinaire, le cliché ne bénéficie pas d'un traitement particulier dans les dictionnaires bilingues ; il y est même maltraité. On tente ici de dégager des critères d'identification du cliché à des fins de représentation lexicographique, de définir des stratégies (de marquage, d'exemplification, de contextualisation, de traduction) et une organisation microstructurelle susceptibles de permettre un traitement différencié des clichés en lexicographie bilingue et la présentation d'un éventail utile de traductions, en abordant aussi les différents cas de maltraitance du cliché dans le même cadre. Clichés, which are neither mere collocations, free associations, examples of usage, nor even ordinary idioms, are not singled out for specific treatment in bilingual dictionaries ; they can even be said to be mistreated by them. This paper aims to establish criteria to identify clichés for lexicographical purposes, to define the microstructural strategies (in terms of labelling, exemplification, contextualization and translation) that could make it possible to present clichés discriminatingly in bilingual dictionaries together with a range of convincing and useful translations, and finally to review several reasons why they are mistreated by them. |
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Parce que lidée dusure en est absente et parce quelle cherche à objectiver les phénomènes scientifiques, lexpression technique a en horreur le cliché en tant que totalité conceptuelle. Sous cette forme, on ne le rencontrera donc quà la marge, lorsque le mode dexpression visé (communication dentreprise, vulgarisation, généralisation) prend ses distances avec le purement technique. En économie, toutefois, la marge est très large. Les textes techniques et, a fortiori, leur traduction sont en revanche saturés de représentations visuelles standardisées (paradigmes), de personnages (agents rationnels) et de formules stéréotypées qui, ensemble, seraient constitutives du cliché et que le traducteur se doit de reconnaître pour telles et, parfois, de dépasser. On peut donc affirmer que le cliché fournit un point de départ pour une étude comparative des textes littéraires et techniques et de leur traduction. The relationship between cliché and technical expression is as complex as that between literary studies and technical translation: a matter of borders. Because it ignores semantic wear and tear and intends to objectivize scientific phenomenons, technical expression ignores clichés as such. They make only marginal appearances, when the textual aim ceases to be technical (corporate communication, vulgarization, generalization...). In economics, though, the margin tends to be quite large. At the same time, technical texts - and all the more their translations - are saturated with standardized visual representations (paradigms) and stereotyped formulations and characters which are close relatives to clichés and have to be identified as such and, sometimes, transcended. The study of cliché can thus be construed as a starting point for a comparative study of literary and technical texts, and of their modes of translation. |
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Traducteur professionnel, lauteur analyse la place du cliché dans la traduction à partir de sa pratique en sappuyant sur de nombreux exemples tirés de ses travaux : il tente de montrer que, loin dêtre à proscrire, le cliché est pour lui un véritable allié lui permettant de rendre souvent les effets voulus par lauteur, soit quil traduise un cliché de la langue de départ par un cliché en français, soit quil en introduise un. Il met cependant en garde contre une utilisation purement mécanique de ce procédé, cas dans lequel elle devient bien entendu critiquable. Il remarque enfin que tout mot est en fin de compte un lieu commun, cest-à-dire quelque chose sur quoi tout le monde sentend et que ce qui importe le plus est de donner sens et style, ce qui peut se faire à laide de clichés employés à bon escient. As a professional translator, the author analyses how the cliché should be used in translations, taking numerous examples in different translations he made : he tries to show that, contrary to the common view, the cliché should not be systematically eliminated, being often very helpful for him, as it allows to render the special meanings intended by the author, either by using a French cliché corresponding to the one used by the author, or by introducing a new one. However, he cautions against any automatic or systematic use of such a trick, which of course becomes then open to criticism. He also points the fact that, in the end, every word is a cliché, that is to say a lieu commun, a commonplace, something upon which everybody agrees, and that what is the most important is to give back meaning and style, something that can be done with the help of clichés, used sensitively and advisedly. |
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La formation du traducteur vise lacquisition dune démarche dans laquelle la formulation du texte darrivée est fondée sur la perception par le traducteur du Message et des intentions de lauteur, et sur des stratégies doptimisation en fonction dune loyauté professionnelle. Dans les textes généralement utilisés en classe, qui ne sont pas littéraires, les clichés ne sont que rarement porteurs dun Message en tant que clichés et sont soumis au même traitement que les autres éléments du texte. Ils ont toutefois une utilité potentielle, qui reste à démontrer, comme outil didactique à part entière pour la formation des débutants. Translator training aims at the acquisition of an approach where target-text formulation is based on the translators comprehension of the authors Message and intentions and on professional-loyalty based optimisation strategies. In texts generally used in training, which are not literary, the fact that a cliché carries a Message is only seldom significant. Cliches are therefore processed similarly to other text elements. They are potentially useful as a specific didactic tool for the training of beginners, but their value is yet to be explored. |
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Cet article examine un cliché ornemental dans Hamlet (IV,7) : « the glassy stream » dans le récit de la mort dOphélie. Les traducteurs français ont presque tous recours au « cristal de leau ». La recherche des emplois de « glassy » dans le reste de luvre de Shakespeare fait apparaître la complexité des valeurs de ce mot et lon découvre que tout le passage est souterrainement ambigu. Même lorsquil sagit dun cliché, deux mots pris à Shakespeare sont liés à lensemble de luvre et au monde élisabéthain. Il nexiste pas dans une autre langue, en un autre temps, déquivalent donné. This paper examines an ornamental cliché taken from Hamlet (IV,7) : « the glassy stream », in the Queens description of Ophelias drowning. French translators usually have recourse to « le cristal de leau ». A study of the meanings of « glassy » elsewhere in Shakespeares works shows how complex the word is and we discover that the whole passage is somewhat ambiguous. Two words from Shakespeare may form a cliché, they are a part of the whole, connected to it and to the Elizabethan world. There is no given equivalent in another language, in another time. |
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Une étude des métaphores mortes dans Moby-Dick révèle que cette figure a en fait un statut fluctuant, susceptible de réversibilité. Le co-texte fait parfois resurgir le potentiel créateur des clichés, invitant le lecteur à une lecture-déchiffrement où sens figuré et sens littéral, langue et écriture dialoguent en permanence. Le traducteur se trouve souvent dans une impasse car, ni la traduction littérale, ni la recherche déquivalents nassure la survie des « métaphores pas si mortes » dans la langue darrivée. Cest pourtant un écueil incontournable puisquil sagit là dune composante essentielle de lécriture du roman qui, en refusant la bipolarité signifiant / signifié, tente dexprimer lindicible. A close study of dead metaphors in Moby-Dick shows that their status is, in fact, subject to change and may be reversed. The context sometimes resuscitates the creative energy of the clichés, requiring a reading in depth of the text, where literal and figurative meanings are not contradictory but complementary. Neither a word-for-word translation nor equivalents will make it possible for those so-called dead metaphors to survive in the target language. Moreover this great source of difficulty for the translator cannot be ignored as these figures play an essential part in the language of the novel which, by refusing the dichotomy signifier/ signified, endeavours to express a world that lurks beyond words, between reality and illusion. |
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Lauto-traduction nest nullement un aspect marginal des uvres de Nabokov ou de Beckett : elle en constitue une part essentielle, notamment au regard des libertés dont dispose un auteur se traduisant lui-même. On ne sétonnera donc pas de voir Nabokov et Beckett poursuivre le travail de lécriture au travers de la traduction : les clichés, partie intégrante de leur style, sont souvent soumis à toutes sortes de transformations créatrices, comme lorsque Beckett traduit « je nai rien contre les cimetières » par « I have no bone to pick with graveyards », montrant ainsi comment le télescopage des clichés peut faire naître une formulation neuve. Il ne faudrait cependant pas en conclure que la traduction proprement dite est, par contraste, nécessairement déficiente. Cest linverse qui est vrai : il suffit de voir dans la traduction dUlysse de James Joyce les clichés se répondre avec bonheur dune langue à lautre pour se convaincre que traduction et auto-traduction relèvent en réalité dun même domaine, celui de la poétique. Self-translation cannot be considered as a marginal aspect of Nabokovs or Becketts works. It is an essential part, notably in relation to an authors latitude when translating himself. No wonder that Nabokov and Beckett chose to expand the writing process through translation. Clichés, which are an integral part of their style, often underwent a wealth of creative transformations, as when Beckett translated: je nai rien contre les cimetières by I have no bone to pick with graveyards, thus showing how a novel phrase can be coined when several clichés are fused together. We should not jump rashly to the conclusion that translation proper is, by contrast, doomed to be deficient. The opposite is true, since it is enough to see how felicitously clichés are made to mirror their counterparts from one language to the other in the translation of James Joyces Ulysses to realize that both translation and self-translation fall within the province of poetics. |
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This paper presents Jean Paulhan's main essays on the practice of translation in relation to his theory of the commonplace. It then shows how his concept of the duplicity of the commonplace - its capacity to be both hackneyed and compelling - calls for a free approach to translation, and illustrates this approach with reference to two translations of T.S. Eliot's poem "The Hollow Men", one contemporary with Paulhan's work and published under his editorship, the other more recent. Further examples are drawn from Geoffrey Hill's poem "Ovid in the Third Reich" and a modern magazine article. Cet article met en rapport les principaux écrits de Jean Paulhan sur la traduction et sa théorie du lieu commun. Il montre ensuite comment la duplicité du lieu commun - sa capacité d'être à la fois rebattu et plein de sens - exige une approche libre à la traduction, et donne comme illustration de cette approche deux traductions du poème de T.S. Eliot, "The Hollow Men", la première contemporaine avec l'oeuvre de Paulhan et publiée sous sa responsibilité éditoriale, la deuxième plus récente. D'autres exemples sont tirés du poème de Geoffrey Hill, "Ovid in the Third Reich", et d'un article de magazine récent. |
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La relation entre maîtres et serviteurs est devenue un genre littéraire au sein de la littérature occidentale, avec une tendance, de la part des maîtres, à attribuer aux serviteurs une langue qui n'est pas la leur (Cervantès, Molière ou Shakespeare). Les littératures coloniales vont reproduire cette tradition (H.B.Stowe, Mark Twain, Joyce Cary & Alan Paton). A l'opposé, on inventera une autre langue, celle du Noble Guerrier (Rider Haggard, John Buchan). Dans le cas des littératures africaines (Wole Soyinka, Ken Saro Wiwa), les serviteurs vont enfin pouvoir récupérer leur langue. Au travers de ces exemples, on peut constater que le traducteur se heurte à des difficultés insurmontables, puisqu'il lui faut traduire une langue qui n'a pas de réalité sociolinguistique et qui reproduit des clichés. The relationship between Masters and Servants has become a literary genre in Western literature, with a tendency on the part of the Masters to grant Servants a language which is not their own (Cervantès, Molière or Shakespeare). Colonial literature reproduces this tradition (H.B.Stowe, Mark Twain, Joyce Cary & Alan Paton). Contrariwise, in some cases, another language is constructed, that of the Noble Warrior (Rider Haggard, John Buchan). In the case of African literature (Wole Soyinka, Ken Saro Wiwa), Servants assume at last a language of their own. Through such examples, one can see the translator is confronted with insuperable difficulties, as in most cases he has to turn into his language a nonexistent idiom teeming with linguistic stereotypes. |
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Cet essai présente les différentes étapes de la traduction en bouclages textuels des romans Harlequin. Condensations, enrobages et réductions de clichés façonnent les réseaux stéréotypiques jusqu'à amener le lecteur à cet au-delà du vertige que le roman sentimental clôture par le garde-fou du mariage. La finalité de cette opération de traduction est d'adapter les stéréotypes à la culture cible, selon un mécanisme cognitif permettant au lecteur de reconnaître tous les éléments de ces stéréotypes selon des schémas propres à son imaginaire collectif. S'il nie l'"effet de réel", le cliché a ici un "effet de nature". Il justifie lauthenticité des sentiments des protagonistes et louverture du monde fictif sur la représentation du désir. This article presents the different stages involved in translating clichés in Harlequin romance novels. Various ways of condensing and reducing clichés are characteristic of the stereotypical networks that transport the reader to peaks of rapture culminating in what is a fitting end to a sentimental novel: marriage. The aim of this translating process is to adapt stereotypes to the target culture, using a cognitive mechanism that allows the reader to recognize all the elements of these stereotypes according to patterns linked to his/her collective imagination. The cliché, by blurring the « reality effect » (« effet de réel »), creates a « nature effect » (« effet de nature »). It validates the genuineness of a protagonist's feelings, and allows the fictional world to open on to a representation of desire. |
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Le but de cet article est d'analyser les conditions d'apparition des clichés dans un corpus de bandes dessinées (Astérix, Tintin) et leur traduction en anglais. Les auteurs utilisent les clichés à des fins humoristiques et s'amusent à les détourner, en les modifiant en fonction de la situation et du dessin. Il y a là un défi pour la traduction, l'étude d'exemples choisis prouve que les traducteurs se montrent tout aussi inventifs que les auteurs et trouvent des solutions originales à ce qui apparaît au départ comme intraduisible. The aim of this article is to analyse the way clichés are used in comic strips (mainly Asterix and Tintin) and how they are translated into English. The authors use the clichés in a humorous way, thus modifying their content according to their needs and the necessities of the context, including the drawing. Translators are thus faced with a difficult challenge. The solutions they have chosen are analysed through a number of significant examples which prove that they can be as creative as the authors. |
PALIMPSESTES N°14
SOMMAIRE ET RÉSUMÉS DES ARTICLES /
CONTENTS AND ABSTRACTS OF ARTICLES
1. Jany BERRETTI, Périlleuse forme en -ing : à propos de traductions françaises de "The Poetic Principle" d'Edgar Poe
2. Hélène CHUQUET, Discours citant, discours cité : contraintes sur l'ordre des mots et incidences sur le statut énonciatif des propos rapportés
3. Isabelle GENIN, "A careful disorderliness": syntaxe et iconicité de phrase dans Moby-Dick
4.Geneviève GIRARD, Le déplacement des circonstants de lieu et de temps dans la traduction par Pierre Leyris de "Benito Cereno" de Melville
5. Andrée MAY, Liberté stylistique et contraintes rhétoriques ? La traduction du discours théorique
6. Joan BERTRAND, Groups of adjectives in Poe's "Ligeia" and Baudelaire's translation of them
7. Michaël OUSTINOFF, L'adjectif antéposé de l'anglais : problème de traduction ?
Adjectives in Baudelaire's translation of Poe's "Ligeia"
8. Michaël OUSTINOFF, "Ligeia" : l'alternance des adjectifs
9. Paul BENSIMON : Les groupes adjectivaux binaires antéposés
10. Jany BERRETTI : La traduction des adjectifs : lexique, rythme, style
11. Michel PAILLARD : Qualification, hyperbole et négation
12. Serge SOUPEL : Equilibre et harmonie
13. Françoise VRECK : La place de l'adjectif épithète
14. Débat (extraits) / Debate (extracts)
à propos de
traductions françaises de "The Poetic Principle"
d'Edgar Poe Cet article étudie des
traductions françaises d'un extrait de "The Poetic
Principle" d'Edgar Poe". Il s'agit d'une
énumération de quelques-uns des
éléments simples, visibles dans la nature, qui
susciteraient chez le Poète lui-même le
véritable effet poétique. Les items de
l'énumération, pour la plupart, sont des
groupes nominaux gouvernés par une forme en -ing
nominalisée, forme qui n'a pas
d'équivalent donné en français et
contraint les traducteurs à des recompositions.
L'étude analyse le phénomène en
essayant, par réflexions successives, de percer
quelque peu les significations possibles de cet emploi de la
forme en -ing : une forme grammaticale peut-elle
produire un sens en tant que telle ? This article is a study of French
translations of an extract from Edgar Poe's "The Poetic
Principle". The extract consists of an enumeration of
"a few of the simple elements which induce in the Poet the
true poetical effect". Most of the items are noun groups
governed by a gerund - a form that has no given equivalent
to French and constrains the translators to recompose the
groups. The study analyses this phenomenon and, though
a series of observations, tries to detect the possible
meanings of such a use of the -ing form: can a
grammatical form give a meaning as such? contraintes sur l'ordre des
mots et incidences sur le statut énonciatif des
propos rapportés Les rapports syntaxiques entre
discours citant et discours cité (juxtaposition et
discours direct, subordination de discours indirect,
configurations hybrides) sont ici examinées dans un
corpus journalistique en version bilingue. Les variations
observées entre les versions française et
anglaise sont nombreuses et tendent, dans ce registre
particulier, vers une plus grande
homogénéité des plans
d'énonciation en anglais. Il apparaît
également que la restructuration dans le passage
d'une langue à l'autre des rapports entre
"récit" et "discours" engendre des
déformations, voire des ambiguïtés, quant
au repérage des propos rapportés par rapport
à l'origine assertive qui les prend en
charge. The study of reported speech in a
parallel corpus of journalistic texts reveals that syntactic
relations between reporting sentences or clauses and
reported utterances - juxtaposed direct speech, subordinated
indirect speech or hybrid patterns - are frequently modified
in translation from French into English, with the latter
showing a more marked tendency towards homogeneity. Such
alterations can in some instances lead to distortions or
even ambiguities, both in locating the reported utterances
with respect to a speaker and in identifying the source of
certain modal judgments. Dans Moby-Dick, de
nombreuses phrases, souvent situées à des
moments clés du roman, présentent,
au-delà de leur apparente désorganisation
syntaxique, un potentiel iconique intense qu'une lecture
atttentive met au jour. Leur architecture
sophistiquée tend à mimer le propos et
refléter les réseaux métaphoriques du
récit. Pour exprimer un monde où la
frontière entre réel et imaginaire reste
floue, l'écriture poétique de Melville
s'efforce de transcender la dichotomie sens et
forme. Le passage dans une autre langue, impliquant
souvent la réorganisation syntaxique et le
déplacement de certains éléments, rend
le maintien de l'iconicité difficile. Se pose alors
le problème des rapports entre lettre et sens dans un
texte littéraire et le rôle possible de la
traduction dans cette problématique. A careful reader of Moby-Dick
soon realises that many sentences, often located in key
passages of the novel, have a tremendous iconic potential
when one manages to go beyond their apparent syntactical
chaos. They are built in an elaborate way in order to
imitate the ideas they convey and they often reflect the
metaphorical networks of the text. In his quest to
express a universe in which the frontier between appearance
and reality is blurred, Melville strives to transcend the
dichotomy between content and form. When translating
into another language, it is often necessary, or at least
usual, to change the word order and reorganise the sentence,
thus endangering its iconic dimension. The problem to be
addressed is that of the relationship between letter and
meaning in a literary text and the part translation can play
in that context. dans la traduction par Pierre
Leyris de "Benito Cereno" de Melville
Les circonstants de lieu et de
temps sont conceptuellement fort différents, et leur
place au sein de la phrase est déterminée par
le type de lien qu'ils entretiennent avec les autres
données de l'énoncé. Le narrateur
dispose d'une certaine liberté face aux contraintes
syntaxiques et sémantiques, mais cette liberté
varie de langue à langue. Il y a beaucoup de
déplacements dans "Benito Cereno", et ils
correspondent aux choix narratifs de Melvillle. Pierre
Leyris en propose, dans sa traduction, sa propre
interprétation. Après avoir défini en
quoi les circonstants de lieu et de temps diffèrent
du point de vue conceptuel, nous nous demanderons si Pierre
Leyris adopte toujours la même stratégie
narrative que Melville. Les choix qu'il opère
dépendent en grande partie des contraintes
liées au français, mais il nous donne parfois
aussi sa propre vision des événements. Le
texte de Pierre Leyris semble ainsi donner ici et là
une plus grande cohésion au récit qui nous est
fait de l'aventure du capitaine Delano, même s'il lui
préserve sa puissance dramatique. Place and time adjuncts differ
conceptually and their location within the sentence is
determined by their links with the other semantic data at
work. The narrator is free, to a certain extent, to insert
them elsewhere in the chain, but there are,
crosslinguistically, significant differences regarding their
possible linear positions. "Benito Cereno" abounds in
various types of dislocation concerning the word order and
many are tyipical of Melville's narrative strategy. In his
translation, Pierre Leyris gives his own interpretation
of some of them. After defining how place and time
adjuncts differ, we shall try to understand if Pierre Leyris
always adopts Melville's strategy. The choices he makes are
partly motivated by constraints in French, but he sometimes
gives us his personal reading of the text. The story of
Captain Delano's adventure seems to be less chaotic and
better structured, even if the translation retains the
dramatic strength of the English text. La théorie opère dans
l'ordre du savoir : elle présente un point de vue
neuf sur le monde destiné à éclairer
une réalité jusque-là inaperçue.
Elle doit donc convaincre de la vérité de ce
qu'elle énonce. Vu que bien des jugements
échappent à la règle de
l'administration de la preuve, leur pouvoir de conviction
tient à l'intelligibilité et la
communicabilité de leur signification exposée
selon les normes argumentatives du lecteur. Leur traduction
doit obéir aux mêmes principes.
Confrontée au fait que les normes argumentatives des
anglophones diffèrent passablement des nôtres,
je m'interroge sur la nature et l'origine de cet
écart. Quelques exemples viennent illustrer les
"bricolages" inhérents à l'activité
traduisante: transposition de la rhétorique
originelle, enjambement des hiatus
sémantico-syntaxiques, adaptation des connotations
historiques et recours à des choix stylistiques,
rares mais rafraîchissants. Je conclus sur les
limites de la liberté stylistique. Theory deals with knowledge: it
builds up a new view of the world, the purpose of which is
to throw light on an aspect of reality that had been
unnoticed up to now. It must therefore convince of the truth
of what it says. Because many judgments do not comply with
the rule of producing a proof, their power of convincing is
based on the intelligibility and the comprehension of their
significance presented through the reader's rules of dabate.
Their translation must be subject to the same principle.
Faced with the fact that English speakers' rules of dabate
are somewhat different from ours, I try to identify the
nature and the origin of this discrepancy. A few
examples illustrate the expedients inherent in the task of
translating the transposition of the original rhetoric, the
bridging of semantico-syntactic gaps, the adaptation of
historical connotations and the introduction of stylisitic
choices, scarce but refreshing. I conclude with the
limits of stylistic liberty. Dans "Ligeia", où Edgar Poe
oppose les descriptions d'une femme adorée et d'une
femme détestée, les adjectifs jouent un
rôle central pour étayer les contrastes
établis entre le bonheur et le profond
désespoir. Selon le contexte, Poe privilégie
soit le rythme et la sonorité, soit la syntaxe afin
d'intensifier l'effet produit. Cet article analyse les
groupements d'adjectifs dans "Ligeia", en parallèle
avec un commentaire sur les stratégies de la
traduction de Baudelaire. On tente ainsi de cerner les
défis lexicaux, syntaxiques et stylistiques qu'elle
relève. In "Ligeia", where Poe contrasts
the narrator's beloved first wife with his far from lovable
second wife, descriptions - and hence adjectives - play a
major role in shoring up this contrastive intention.
Depending on the context, Poe either favours rhythm and
sonority, or heightens the dramatic effect via syntax. This
paper presents an analysis of Poe's adjectival groupings,
together with a commentary on Baudelaire's translation, and
aims to underline the lexical, syntactical and stylistic
challenges involved. Traduire "black dress" par "robe
noire" sembler aller de soi, car "a dress black" et "une
noire robe" contreviennent en principe à la grammaire
de la langue. Mais ce n'est là qu'un cas particulier
d'une problématique plus générale :
l'antéposition de l'adjectif lui confère une
valeur particulière que la postposition, plus
courante en français, supprime. Loin d'aller de soi,
l'adjectif antéposé de l'anglais pose,
même pour les adjectifs en apparence les plus simples,
des problèmes de traduction complexes dont l'origine
remonte à la syntaxe des langues
indo-européennes, et qui, pour reprendre les termes
de Roman Jakobson, font apparaître, derrière la
grammaire de la poésie, la poésie de la
grammaire. Translating "black dress" by "robe
noire" seems obvious enough since "a dress black" and "une
noire robe" are generally considered ungrammatical phrases.
But this is just a particular case that must be dealt with
from a broader viewpoint because a premodifying adjective is
given a special value which it will lose in a postmodifyng
position, a rather more frequent occurrence in
French. That is why English premodifying adjectives are
far less obvious to translate into French than they
seem. Even fairly simple adjectives should not be taken
at their face value when preceding nouns as they may pose
complex translation problems that can be related to
Indo-European syntax and which, to use Roman Jakobson's
words, allow us to see, behind the grammar of poetry, the
poetry of grammar.
PALIMPSESTES N°16
SOMMAIRE ET RÉSUMÉS DES ARTICLES /
CONTENTS AND ABSTRACTS OF ARTICLES
1. Jean-René LADMIRAL, Lever de rideau théorique : quelques esquisses conceptuelles
2. Pascale SARDIN, Les traducteurs [de théâtre] sont-ils [nécessairement] des corsaires ? Trois dramaturges irlandais à l'épreuve du feu (John Millington Synge, Samuel Beckett, Brian Friel
3. Doreen PRESTON, Adaptation or Translation ? Walcott's The Joker of Seville for a Caribbean Audience
4. Rachel EUSTACHE, Adaptation et altérités dans la Trilogie de la frontière de Cormac McCarthy, ou le processus de l'oblitération de l'altérité mexicaine
5. Jacky MARTIN, La traduction en tant qu'adaptation entre les cultures : les traductions de Beowulf jusqu'à Seamus Heaney
6. Jean-Marc CHADELAT, Du signe au sens : l'adaptation traductive du lexique dans quelques traductions de Shakespeare
7. Lance HEWSON, L'adaptation larvée : trois cas de figure
8. Michael OUSTINOFF, Les Lolita de Vladimir Nabokov : traductions ou adaptations ?
9. Ronald JENN, Les Aventures de Tom Sawyer : traductions et adaptations
10. Jean-Marc GOUANVIC, L'adaptation et la traduction : analyse sociologique comparée des Aventures de Huckleberry Finn de Mark Twain (1948-1960)
D'abord, il conviendra de
procéder à certaines mises à jour
conceptuelles et de faire le point sur tout un ensemble de
"couples célèbres" dont la polarité
scande toute l'histoire de la traduction : la lettre &
l'esprit, traduire ut orator ou ut interpres, "verres
transparents" & "verres colorés",
"équivalence dynamique" & "équivalence
formelle", sourciers & ciblistes - et quelques autres
encore
Une chose semble sûre : on ne parviendra
pas à marier l'eau et l'huile ! et ce, quand bien
même on voudrait en rester à un niveau purement
conceptuel. Corollairement, il y aura lieu aussi de
problématiser l'altérité de
l'uvre étrangère à traduire. En
quoi réside-t-elle ? Surtout : comment, dans quelle
mesure et dans quelles limites est-il loisible au traducteur
d'en assurer le rendu ? Il est vrai qu'il n'existe pas de
point ou "s'arrête" la traduction et où
"commence" l'adaptation. Sans doute y a-t-il là un
continuum. Mais, par là même, c'est
l'idée d'adaptation qui se révèle
inassignable. Par contre coup, il nous apparaît qu'il
n'en va pas autrement de la traduction : finalement, c'est
le concept de traduction lui-même qui fait
problème ; au point qu'on en vient à se
demander s'il n'y a pas lieu d'y voir un "concept premier",
indéfinissable
It will first be deemed necessary
to carry out some conceptual updating and to take stock of a
set of famous duets whose polarity scans the whole history
of translation: the letter and the spirit, translate ut
orator or ut interpres, "transparent glasses" or "coloured
glasses", "dynamic equivalence" and "formal equivalence",
"sourciers/sourcerers" and "ciblistes/targeteers" and a few
others to boot. We can be sure of one thing, water and oil
cannot be mixed! Even at a purely conceptual level, it is
indeed impossible. As a corollary, the question of alterity
in the translation of foreign works will be considered as a
problem of its own: What is it all about? Above all, to what
extent and within which limits can the translator give a
clear rendering of this alterity? No doubt there is not any
specific point where translation can be said to "end up" and
adaptation to "begin". We are probably dealing with
something like a continuum. As a consequence the very idea
of adaptation cannot be properly ascribed permanent contours
and so does, as a repercussion, the idea of translation.
This, at least, is our standpoint. Eventually, it turns out
that the very concept of translation proper stands as a
problem and it is so to such an extent that one can wonder
whether one should not see through it as sort of "primeval
concept", a concept which cannot be defined
La critique qui prend pour objet le
théâtre en traduction semble presque unanime :
le terme d'"adaptation" - terme aux limites floues
considéré ici comme un continuum - l'emporte
haut la main sur celui de "traduction" quand il s'agit de
théâtre. Cette position est justifiée
par la singularité de la communication
théâtrale. Les partisans de l'adaptation
mettent en avant la prépondérance, au
théâtre, de trois fonctions essentielles du
langage rapportées à la communication
théâtrale : les fonctions conative, connotative
et référentielle. Cette réflexion en
trois temps tente d'interroger cette particularité de
la traduction pour le théâtre en prenant appui
sur plusieurs pièces tirées du
répertoire de trois dramaturges anglo-irlandais du
XXe siècle (John Millington Synge, Samuel Beckett et
Brian Friel). When considering translated drama,
critics usually name the translated text "adaptation"-a
rather indefinite term considered here as a continuum. This
standpoint is justified by the singularity of dramatic
communication. Proponents of adaptations underline three
prominent functions of language as regards theatrical
communication (conative, connotative and referential). This
three-part article investigates this theoretical issue and
grounds its material on plays by 20th century Anglo-Irish
writers (John Millington Synge, Samuel Beckett and Brian
Friel). L'analyse de la version de El
Burlador de Sevilla, produite par Derek Walcott, revêt
à la fois une proximité et une distance par
rapport à l'uvre originale publiée par
Roy Campbell. S'agit-il d'une traduction, d'une adaptation
ou d'un cas de "transadaptation" ? Notre examen de trois
aspects de l'uvre, que nous jugeons essentiels,
à savoir, le traitement par l'auteur des
thèmes principaux, son traitement de l'intrigue,
l'apport des innovations qu'il introduit, montre que,
grâce à des manipulations habiles, Walcott a
réussi à reconstruire l'univers du texte afin
de l'adapter à un public nouveau dans un contexte
culturel complètement différent Translation and adaptation are
often inextricably linked.-Is a given work a translation, an
adaptation or a mixture of both - a piece of
transadaptation? Derek Walcott's version of The Joker of
Seville raises this very question. This paper examines the
treatment of the main themes of the play, the plot and
identifies the innovations introduced by the playwright to
adapt cultural meaning and reconstruct a new text in order
to make issues that were paramount during the Golden Age of
literature in Spain, relevant to a 20th Century
audience. Notre article propose de repousser
les limites du concept de Berman relatif à
l'étrangeté du texte à traduire. Nous
n'envisageons plus l'altérité du texte comme
étant une conséquence de sa traduction mais au
contraire comme faisant partie de l'uvre originale qui
se trouve être déjà étrange pour
le lectorat américain. Pour ce faire, nous prendrons
appui sur trois romans transculturels de la Frontière
États-Unis/Mexique du romancier
anglo-américain Cormac McCarthy (All the Pretty
Horses, The Crossing, et Cities of the Plain), lesquels sont
porteurs de deux idiomes, à savoir l'anglais et
l'espagnol. Notre problématique se focalise sur la
notion que la traduction en français de l'idiome
espagnol devient de facto une adaptation de l'original. La
traduction de romans transculturels peut engendrer un
processus d'homogénéisation et d'aplanissement
du texte qui met à mal son esprit logé dans la
lettre. Les traduction et adaptation de l'idiome espagnol
dans la Trilogie de McCarthy ont ainsi pour effet de
minimiser, voire d'oblitérer purement et simplement,
la mexicanité de l'uvre, qui se définit
précisément par rapport à ce surplus
linguistique et culturel constitutif de
l'original. Our article sets to push to the
limits Berman's concept of the foreignness of the text to be
translated. We do not envision the foreignness of the text
as solely deriving from its translation but rather as being
a part of the original, which already sounds foreign to the
American reader. We will demonstrate this idea through the
study of three transcultural novels of the Border by the
Anglo-American novelist Cormac McCarthy (All the Pretty
Horses, The Crossing, and Cities of the Plain). McCarthy
makes use of both English and Spanish, which constitute the
two distinct yet interrelated languages of his Border
writing. Our thesis focuses on the notion that the
translation into French of the Spanish idiom becomes a de
facto adaptation of the original. The translation of
transcultural novels may engender a process of
homogenization and smoothing away of the original text,
wherein the letter and the spirit are altered. Both the
translation and adaptation of the Spanish idiom in
McCarthy's Trilogy thus participate in minimizing, and
sometimes purely and simply obliterating, the mexicanness of
the Trilogy, which precisely defines itself in relation to
this constitutive linguistic and cultural
surplus. S'appuyant sur les recherches de
Steiner, Berman et Meschonnic qui définissent ce que
l'on a pu appeler une conception herméneutique de la
traduction, l'auteur détourne le sens du terme
"adaptation" pour envisager la traduction comme adaptation
d'une langue-culture cible à la langue-culture du
texte soumis à traduction. Cette
adaptation-rencontre-négociation entre deux cultures
qu'exprime le texte traduit est certes orientée
puisqu'elle débouche sur une traduction qui
déplace sans remplacer le texte traduit et qu'elle
résulte des choix stratégiques d'un traducteur
lui-même culturellement situé. Ce sont ces deux
biais d'adaptation que nous entendons étudier
à propos de la traduction nouvelle de Beowulf par
Heaney, à la lumière de certaines traductions
qui l'ont précédée. L'idée
finale est de montrer que la traduction des grands textes
est non seulement évolutive dans le temps, elle
"ouvre" le texte selon le processus d'expansion continu
décrit par Benjamin. Applying the theories of Steiner,
Berman and Meschonnic who have defined what could be called
a hermeneutic conception of translation, this article plays
on the word "adaptation" to signify that the translation
process results in the adaptation of a target
language-culture to the source text. The
adaptation-encounter-negotiation between two cultures which
the translated text expresses is, to be sure, inflected
since it produces a target text which displaces without
replacing the source text and that it is the outcome of the
strategic choices of a translator who is himself culturally
placed. These are the two adaptative processes that we
intend to examine in connection with Heaney's recent
translation of Beowulf in the light of some of the earlier
translations. This study tries to demonstrate that the
translation of canonical texts does not simply vary through
time, it also opens them up in a process of constant
expansion described by Benjamin. Partant du postulat que toute
opération de traduction comporte une dimension
adaptative constitutive, je me placerai au niveau lexical
afin de décrire certains processus adaptatifs en jeu
dans plusieurs traductions françaises de l'uvre
dramatique de Shakespeare. S'il est vrai que l'on ne traduit
pas des mots mais seulement des énoncés, il
est pourtant des mots qui ont des effets de sens
débordant largement leur insertion significative dans
un texte. C'est le cas par exemple des nombreux
néologismes et jeux de mots de l'uvre
shakespearienne qui détournent l'attention de
l'esprit vers la lettre et constituent un défi pour
le traducteur. L'adaptation lexicale n'est pas dans ce cas
une simple option traductive mais bien une
nécessité qui conditionne la réception
de la traduction. Les processus adaptatifs en jeu
révèlent plusieurs niveaux de traduction selon
que le traducteur cherche à restituer la motivation
d'un terme, sa signification linguistique ou bien la
façon originale dont il contribue à la
construction d'un sens. La non coïncidence de ces trois
dimensions sémiologiques d'une langue à
l'autre explique par ailleurs que, même au niveau
lexical, le traducteur doive adapter en fonction d'une
stratégie traductive privilégiant certains
effets de sens au détriment d'autres. L'articulation,
différente selon les langues et les discours, des
signes au sens montre que la traduction n'est
peut-être pas autre chose que la perpétuelle
adaptation de la lettre à la préservation de
l'esprit. Based on the assumption that any
translation involves an inherent form of adaptation, this
paper will focus on the lexical dimension and describe some
of the devices of adaptation found in several French
translations of Shakespeare's dramatic work. Despite the
fact that utterances not words are the object of
translation, yet there are words whose meaning extends
beyond their syntagmatic signification. Such is the case for
example of the numerous neologisms and puns in Shakespeare's
plays which attract the spectator's or the reader's
attention to the letter and are a challenge to the
translator's skills. In this particular instance, lexical
adaptation cannot be seen as a mere option : it is a
necessary aspect of the translation as well as a condition
of its reception. The process of lexical adaptation at work
reveals several levels of translation : the translator may
try to render the motivated structure of a word, its
codified signification or its original contribution to the
meaning of a text. The fact that these semiological levels
do not correspond to each other from one language to another
explains why even on the lexical level of a text, the
translator has to adapt following a translating strategy
which promotes certain semantic effects at the expense of
others. The meaningful contribution of signs to sentences,
which takes a different form in various languages and types
of discourse underlines that translation is an unfinished
process which implies the endless adaptation of the letter
to preserve the spirit of a message. Il s'agit dans cet article
d'examiner des textes qui s'annoncent comme des traductions
mais qui, en réalité, sont des adaptations. On
envisage trois cas de figure : l'uvre
étrangère subit une cure d'amincissement ; la
traduction s'avère être à
"géométrie variable", présentant
tantôt des additions, tantôt des
rétrécissements ; le traducteur laisse
entendre sa propre voix à travers le texte qu'il
traduit. Même s'il s'agit de stratégies bien
différentes, il n'est pas rare de les trouver
à l'intérieur d'une même traduction. Se
pose alors la question des limites de la traduction, de la
nature du no man's land qui la sépare de (ou la relie
à) l'adaptation. The aim of this article is to
explore the nature of texts which are published as
translations but which in fact are adaptations. Three
strategies are examined: the shrinking effect produced by
omission and flattening, the piebald effect resulting from
conflicting approaches, and finally 'ontological
translation', where the translator allows his or her own
voice to filter through. Such strategies, it will be seen,
are sometimes found within the same text. Finally, the
status of the concept of adaptation is briefly
explored. Pour Maurice Couturier, auteur en
2001 d'une nouvelle traduction française de
Lolita, la traduction précédente, celle
d'Éric Kahane (1957) relève davantage de
l'adaptation que de la traduction. Néanmoins, dans la
postface à son auto-traduction en russe de
Lolita (1967), Vladimir Nabokov signale que de toutes
les traductions existantes, il ne répond que de la
traduction française, celle de Kahane, qu'il aurait
supervisée dans le détail. Pourquoi dès
lors reprocher à la traduction de Kahane,
bénéficiant de l'approbation auctoriale, de
recourir à l'adaptation, ce que Nabokov s'est permis
de faire en russe ? Avant d'opposer les traductions entre
elles, on peut au contraire estimer qu'elles se renvoient
les unes aux autres comme dans un jeu de miroirs nabokovien,
celui de l'intertextualité des versions successives
de l'uvre. Eric Kahane's translation of
Lolita cannot be invalidated as a translation on the
grounds that it should be classified as an adaptation; if it
bears the mark of adaptation, then it has to be attributed
to Nabokov himself, who gave it his fullest approval. The
1959 translation is a fully-fledged version of the work from
which it originates. This can be clearly exemplified when
studying the three Lolitas which are, in
chronological order, the English version, the first French
version by Kahane and the Russian self-translation by
Nabokov. Furthermore, these three Lolitas make up-to use a
term of G. Genette's- the hypotext of Maurice Couturier's
2001 new translation. From the point of view of translation,
the four Lolitas cannot be studied separately: because of
their correspondences they form a system. Cet article étudie 6
versions différentes de Les Aventures de Tom Sawyer
de Mark Twain, parues en France entre 1884 et 1963. La
plupart des versions se présentent comme des
traductions. Le but est de tenter d'établir une
distinction entre traductions et adaptations dans le
contexte de la littérature pour enfants dans la
mesure où le texte a principalement été
traduit/adapté pour un public jeune. Les
manipulations sont expliquées en termes d'ambivalence
et d'ironie (le fait de s'adresser à deux publics
à la fois), de répertoire (ensemble de
modèles pré-existants disponibles pour le
traducteur) et de position périphérique de la
littérature pour enfants à l'intérieur
du système littéraire. Enfin, le rôle
joué par l'édition dans ces orientations est
analysé. The paper examines 6 different
versions of The Adventures of Tom Sawyer by Mark Twain,
published in France between 1884 and 1963. Most versions
present themselves as translations. The aim is to draw a
tentative line between translations and adaptations within
the context of children's literature since the text has
mainly been translated / adapted with a younger audience in
mind. The manipulations are accounted for in terms of
ambivalence and irony (addressing two audiences at once),
repertoire (whatever pre-existing models are available to
translators), and the peripheral position of children's
literature within the literary system. Finally, the role
played by the publishing industry is examined. La question théorique que
pose cet article en ce qui concerne l'adaptation est la
suivante : l'adaptation suit-elle les mêmes
règles éthiques que la traduction ? À
partir de la sociologie bourdieusienne appliquée
à la traduction et à l'adaptation, nous
envisageons les traductions et adaptations des Adventures of
Huckleberry Finn (1884 et 1885) de Mark Twain, comme
appartenant à la littérature réaliste
dominante et à la littérature pour jeunes.
Sont abordées les traductions de Suzanne
Nétillard (1948) et André Bay (1960) et les
adaptations de Yolande et René Surleau (1950 et
1951). Une comparaison des solutions de Nétillard et
de Bay est effectuée avec celles de Yolande et
René Surleau. Il apparaît tout d'abord que les
adaptations suppriment de longs segments de texte et les
résument, au point où elles se
présentent comme des synopsis du texte original,
alors que, ensuite, les traductions traduisent le texte in
extenso, mais en ne tenant pas compte d'un trait essentiel
du texte américain, celui-là même qui
constitue sa nouveauté radicale : la présence
des sociolectes de Huck (narrateur autobiographique) et de
Jim, notamment. Pour répondre à la question de
savoir si l'adaptation suit les mêmes règles
que la traduction, il importe donc d'élargir le
corpus des adaptations, ce que nous proposons de faire en
considérant l'adaptation de The Last of the Mohicans
(1826) de James Fenimore Cooper par Gisèle Vallerey
(le Dernier des Mohicans, 1932) comme cas d'adaptation
réussie. Il demeure que The Last of the Mohicans ne
comportant pas les mêmes difficultés que
Adventures of Huckleberry Finn, en particulier en ce qui a
trait aux sociolectes des personnages de Huck et de Jim, la
tâche des adaptateurs et des traducteurs est
comparativement sans commune mesure. Cependant, on peut
avancer qu'aussi bien la tâche des traducteurs que
celle des adaptateurs consiste à reconstruire les
homologies dans le champ cible à partir de la
signifiance du texte source. Il en découle qu'une
adaptation n'est pas nécessairement ethnocentrique
(Berman), dès lors qu'elle s'efforce, comme on peut
l'apercevoir dans l'adaptation du texte de Cooper par G.
Vallerey, de reproduire la signifiance du texte
source. The theoretical question asked by
the article concerns adaptation. Does adaptation follow the
same ethical rules as translation? From Bourdieu's sociology
applied to translation and adaptation, the article deals
with Mark Twain's Adventures of Huckleberry Finn (1884 and
1885) translations and adaptations as belonging to the
dominant realist literature and to the literature for youth.
The translations by Suzanne Nétillard (1948) and
André Bay (1960), and the adaptations by Yolande and
René Surleau (1950 and 1951) are analysed, and a
comparison of Nétillard's and Bay's solutions is made
with those of Yolande and René Surleau. First,
adaptations obviously delete long segments of text and
summarize them, to such an extent that adaptations become
abstracts of the original text, whereas translations
translate the text in extenso, but without taking into
account an essential feature of the American text, as a
matter of fact the very one that constitutes its radical
novelty, i.e. the presence of the sociolects of Huck (the
autobiographical narrator) and of Jim (the Black
protagonist). In order to answer the question as to whether
adaptation follows the same rules as translation, a widening
of the corpus of adaptations is therefore necessary, which
we propose to do by considering the Gisèle Vallerey's
adaptation (1932) of James Fenimore Cooper's The Last of the
Mohicans (1826) as a case of successful adaptation in the
same field of literature for youth. It remains that The Last
of the Mohicans does not involve the same difficulties as
Adventures of Huckleberry Finn, particularly as regards
Huck's and Jim's sociolects. Therefore the tasks of
translators and adaptors of the novels by Twain and by
Cooper are difficult to compare. However, from the texts
examined we can suggest hypothetically that the tasks of
translators and adaptors consist in building homologies in
the target field as per the significance of the source text.
It results that an adaptation is not necessarily
ethnocentric (Berman), since it strives to reproduce the
source text significance, as can be seen in practice in the
adaptation of Cooper's novel by G. Vallerey and potentially
in the adaptation of Twain's novel by Y. and R.
Surleau.