PALIMPSESTES N°13

SOMMAIRE ET RÉSUMÉS DES ARTICLES /

CONTENTS AND ABSTRACTS OF ARTICLES

1. Ruth AMOSSY, D'une culture à l'autre : réflexions sur la transposition des clichés et des stéréotypes

2. Fabrice ANTOINE, Le dictionnaire bilingue, conservatoire de clichés ?

3. Nicolas FROELIGER, De l'absence à l'omniprésence : le cliché en traduction technique

4.William DESMOND, Le cliché : un allié pas forcément encombrant . Le point de vue d’un praticien

5. Daniel GILE, Les clichés et leurs cousins dans la formation des traducteurs

6. Jany BERRETTI, Le cristal, le miroir, la glace : traductions françaises d'un cliché dans Hamlet

7. Isabelle GÉNIN, Des métaphores pas si mortes. Redynamisation des métaphores figées dans Moby-Dick et ses traductions françaises

8. Michaël OUSTINOFF, Clichés et auto-traduction chez Vladimir Nabokov et Samuel Beckett

9. Anna-Louise MILNE, Placing the Commonplace: Translation according to Jean Paulhan

10. Jean SÉVRY, Du valet au Boy, des littératures coloniales aux littératures africaines : la fabrication de clichés sociolinguistiques et leur traduction

11. Maïca SANCONIE, Au-delà du vertige. Mises en abyme ou la traduction des réseaux de clichés dans les romans Harlequin

12.Catherine DELESSE, Le cliché par la bande : le détournement créatif du cliché dans la BD

1. Ruth AMOSSY, D'une culture à l'autre : réflexions sur la transposition des clichés et des stéréotypes

This article explores the problems raised by clichés’ translation from a rhetorical point of view. Understood as banal expressions and hackneyed figures of style that do not necessarily have exact equivalents in the target language, clichés call for transposition rather than for literal translation. What is at stake is the capacity of the new formulation to affect and influence the reader. In this framework, our essay sets out to look for adequate transposition parameters taking into account the degree of familiarity of the expression, the situation of discourse, the genre, the textual environment. It stresses the difference between clichés as verbal frozen expressions and stereotypes as collective frozen representations, showing that if stereotypes are often easily translatable on the literal plane, they do not necessarily keep their meaning and power when they are moved from one cultural background to another.

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Cette étude explore les problèmes que soulève la traduction des clichés d’un point de vue rhétorique. Entendu comme une expression usée et une figure de style banalisée qui ne possède pas nécessairement un équivalent exact dans la langue cible, le cliché appelle une transposition plutôt qu’une traduction. Ce qui est en jeu est la capacité de la formulation nouvelle à toucher et influencer le lecteur. Dans ce cadre, notre essai cherche à trouver les paramètres d’une transposition efficace en tenant compte du degré de familiarité de l’expression, de la situation de discours, du genre, de l’environnement textuel. Il souligne la différence entre le cliché comme expression verbale figée et le stéréotype comme représentation collective figée en montrant que si les stéréotypes semblent souvent aisément traduisibles au plan littéral, ils n’en conservent pas pour autant leur sens et leur force quand ils sont transférés d’un contexte culturel à l’autre.

2. Fabrice ANTOINE, Le dictionnaire bilingue, conservatoire de clichés ?

Ni simple collocation, ni association libre, ni exemple d'usage, ni même idiome ordinaire, le cliché ne bénéficie pas d'un traitement particulier dans les dictionnaires bilingues ; il y est même maltraité. On tente ici de dégager des critères d'identification du cliché à des fins de représentation lexicographique, de définir des stratégies (de marquage, d'exemplification, de contextualisation, de traduction) et une organisation microstructurelle susceptibles de permettre un traitement différencié des clichés en lexicographie bilingue et la présentation d'un éventail utile de traductions, en abordant aussi les différents cas de maltraitance du cliché dans le même cadre.

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Clichés, which are neither mere collocations, free associations, examples of usage, nor even ordinary idioms, are not singled out for specific treatment in bilingual dictionaries ; they can even be said to be mistreated by them. This paper aims to establish criteria to identify clichés for lexicographical purposes, to define the microstructural strategies (in terms of labelling, exemplification, contextualization and translation) that could make it possible to present clichés discriminatingly in bilingual dictionaries together with a range of convincing and useful translations, and finally to review several reasons why they are mistreated by them.

3. Nicolas FROELIGER, De l'absence à l'omniprésence : le cliché en traduction technique

Parce que l’idée d’usure en est absente et parce qu’elle cherche à objectiver les phénomènes scientifiques, l’expression technique a en horreur le cliché en tant que totalité conceptuelle. Sous cette forme, on ne le rencontrera donc qu’à la marge, lorsque le mode d’expression visé (communication d’entreprise, vulgarisation, généralisation) prend ses distances avec le purement technique. En économie, toutefois, la marge est très large. Les textes techniques et, a fortiori, leur traduction sont en revanche saturés de représentations visuelles standardisées (paradigmes), de personnages (agents rationnels) et de formules stéréotypées qui, ensemble, seraient constitutives du cliché et que le traducteur se doit de reconnaître pour telles et, parfois, de dépasser. On peut donc affirmer que le cliché fournit un point de départ pour une étude comparative des textes littéraires et techniques et de leur traduction.

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The relationship between cliché and technical expression is as complex as that between literary studies and technical translation: a matter of borders. Because it ignores semantic wear and tear and intends to objectivize scientific phenomenons, technical expression ignores clichés as such. They make only marginal appearances, when the textual aim ceases to be technical (corporate communication, vulgarization, generalization...). In economics, though, the margin tends to be quite large. At the same time, technical texts - and all the more their translations - are saturated with standardized visual representations (paradigms) and stereotyped formulations and characters which are close relatives to clichés and have to be identified as such and, sometimes, transcended. The study of cliché can thus be construed as a starting point for a comparative study of literary and technical texts, and of their modes of translation.

4. William DESMOND, Le cliché : un allié pas forcément encombrant . Le point de vue d’un praticien

Traducteur professionnel, l’auteur analyse la place du cliché dans la traduction à partir de sa pratique en s’appuyant sur de nombreux exemples tirés de ses travaux : il tente de montrer que, loin d’être à proscrire, le cliché est pour lui un véritable allié lui permettant de rendre souvent les effets voulus par l’auteur, soit qu’il traduise un cliché de la langue de départ par un cliché en français, soit qu’il en introduise un. Il met cependant en garde contre une utilisation purement mécanique de ce procédé, cas dans lequel elle devient bien entendu critiquable. Il remarque enfin que tout mot est en fin de compte un lieu commun, c’est-à-dire quelque chose sur quoi tout le monde s’entend et que ce qui importe le plus est de donner sens et style, ce qui peut se faire à l’aide de clichés employés à bon escient.

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As a professional translator, the author analyses how the cliché should be used in translations, taking numerous examples in different translations he made : he tries to show that, contrary to the common view, the cliché should not be systematically eliminated, being often very helpful for him, as it allows to render the special meanings intended by the author, either by using a French cliché corresponding to the one used by the author, or by introducing a new one. However, he cautions against any automatic or systematic use of such a trick, which of course becomes then open to criticism. He also points the fact that, in the end, every word is a cliché, that is to say a lieu commun, a commonplace, something upon which everybody agrees, and that what is the most important is to give back meaning and style, something that can be done with the help of clichés, used sensitively and advisedly.

5. Daniel GILE, Les clichés et leurs cousins dans la formation des traducteurs

La formation du traducteur vise l’acquisition d’une démarche dans laquelle la formulation du texte d’arrivée est fondée sur la perception par le traducteur du Message et des intentions de l’auteur, et sur des stratégies d’optimisation en fonction d’une loyauté professionnelle. Dans les textes généralement utilisés en classe, qui ne sont pas littéraires, les clichés ne sont que rarement porteurs d’un Message en tant que clichés et sont soumis au même traitement que les autres éléments du texte. Ils ont toutefois une utilité potentielle, qui reste à démontrer, comme outil didactique à part entière pour la formation des débutants.

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Translator training aims at the acquisition of an approach where target-text formulation is based on the translator’s comprehension of the author’s Message and intentions and on professional-loyalty based optimisation strategies. In texts generally used in training, which are not literary, the fact that a cliché carries a Message is only seldom significant. Cliches are therefore processed similarly to other text elements. They are potentially useful as a specific didactic tool for the training of beginners, but their value is yet to be explored.

6. Jany BERRETTI, Le cristal, le miroir, la glace : traductions françaises d'un cliché dans Hamlet

Cet article examine un cliché ornemental dans Hamlet (IV,7) : « the glassy stream » dans le récit de la mort d’Ophélie. Les traducteurs français ont presque tous recours au « cristal de l’eau ». La recherche des emplois de « glassy » dans le reste de l’œuvre de Shakespeare fait apparaître la complexité des valeurs de ce mot — et l’on découvre que tout le passage est souterrainement ambigu. Même lorsqu’il s’agit d’un cliché, deux mots pris à Shakespeare sont liés à l’ensemble de l’œuvre et au monde élisabéthain. Il n’existe pas dans une autre langue, en un autre temps, d’équivalent donné.

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This paper examines an ornamental cliché taken from Hamlet (IV,7) : « the glassy stream », in the Queen’s description of Ophelia’s drowning. French translators usually have recourse to « le cristal de l’eau ». A study of the meanings of « glassy » elsewhere in Shakespeare’s works shows how complex the word is — and we discover that the whole passage is somewhat ambiguous. Two words from Shakespeare may form a cliché, they are a part of the whole, connected to it — and to the Elizabethan world. There is no given equivalent in another language, in another time.

7. Isabelle GÉNIN, Des métaphores pas si mortes. Redynamisation des métaphores figées dans Moby-Dick et ses traductions françaises

Une étude des métaphores mortes dans Moby-Dick révèle que cette figure a en fait un statut fluctuant, susceptible de réversibilité. Le co-texte fait parfois resurgir le potentiel créateur des clichés, invitant le lecteur à une lecture-déchiffrement où sens figuré et sens littéral, langue et écriture dialoguent en permanence. Le traducteur se trouve souvent dans une impasse car, ni la traduction littérale, ni la recherche d’équivalents n’assure la survie des « métaphores pas si mortes » dans la langue d’arrivée. C’est pourtant un écueil incontournable puisqu’il s’agit là d’une composante essentielle de l’écriture du roman qui, en refusant la bipolarité signifiant / signifié, tente d’exprimer l’indicible.

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A close study of  dead metaphors in Moby-Dick shows that their status is, in fact, subject to change and may be reversed. The context sometimes resuscitates the creative energy of the clichés, requiring a reading in depth of the text, where literal and figurative meanings are not contradictory but complementary. Neither a word-for-word translation nor equivalents will make it possible for those so-called “dead metaphors” to survive in the target language. Moreover this great source of difficulty for the translator cannot be ignored as these figures play an essential part in the language of the novel which, by refusing the dichotomy signifier/ signified, endeavours to express a world that lurks beyond words, between reality and illusion.

8. Michaël OUSTINOFF, Clichés et auto-traduction chez Vladimir Nabokov et Samuel Beckett

L’auto-traduction n’est nullement un aspect marginal des œuvres de Nabokov ou de Beckett : elle en constitue une part essentielle, notamment au regard des libertés dont dispose un auteur se traduisant lui-même. On ne s’étonnera donc pas de voir Nabokov et Beckett poursuivre le travail de l’écriture au travers de la traduction : les clichés, partie intégrante de leur style, sont souvent soumis à toutes sortes de transformations créatrices, comme lorsque Beckett traduit « je n’ai rien contre les cimetières » par « I have no bone to pick with graveyards », montrant ainsi comment le télescopage des clichés peut faire naître une formulation neuve. Il ne faudrait cependant pas en conclure que la traduction proprement dite est, par contraste, nécessairement déficiente. C’est l’inverse qui est vrai : il suffit de voir dans la traduction d’Ulysse de James Joyce les clichés se répondre avec bonheur d’une langue à l’autre pour se convaincre que traduction et auto-traduction relèvent en réalité d’un même domaine, celui de la poétique.

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Self-translation cannot be considered as a marginal aspect of Nabokov’s or Beckett’s works. It is an essential part, notably in relation to an author’s latitude when translating himself. No wonder that Nabokov and Beckett chose to expand the writing process through translation. Clichés, which are an integral part of their style, often underwent a wealth of creative transformations, as when Beckett translated: “je n’ai rien contre les cimetières” by “I have no bone to pick with graveyards”, thus showing how a novel phrase can be coined when several clichés are fused together. We should not jump rashly to the conclusion that translation proper is, by contrast, doomed to be deficient. The opposite is true, since it is enough to see how felicitously clichés are made to mirror their counterparts from one language to the other in the translation of James Joyce’s Ulysses to realize that both translation and self-translation fall within the province of poetics.

9. Anna-Louise MILNE, Placing the Commonplace:Translation according to Jean Paulhan

This paper presents Jean Paulhan's main essays on the practice of translation in relation to his theory of the commonplace. It then shows how his concept of the duplicity of the commonplace - its capacity to be both hackneyed and compelling - calls for a free approach to translation, and illustrates this approach with reference to two translations of T.S. Eliot's poem "The Hollow Men", one contemporary with Paulhan's work and published under his editorship, the other more recent. Further examples are drawn from Geoffrey Hill's poem "Ovid in the Third Reich" and a modern magazine article.

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Cet article met en rapport les principaux écrits de Jean Paulhan sur la traduction et sa théorie du lieu commun. Il montre ensuite comment la duplicité du lieu commun - sa capacité d'être à la fois rebattu et plein de sens - exige une approche libre à la traduction, et donne comme illustration de cette approche deux traductions du poème de T.S. Eliot, "The Hollow Men", la première contemporaine avec l'oeuvre de Paulhan et publiée sous sa responsibilité éditoriale, la deuxième plus récente. D'autres exemples sont tirés du poème de Geoffrey Hill, "Ovid in the Third Reich", et d'un article de magazine récent.

10. Jean SÉVRY, Du valet au Boy, des littératures coloniales aux littératures africaines : la fabrication de clichés sociolinguistiques et leur traduction

La relation entre maîtres et serviteurs est devenue un genre littéraire au sein de la littérature occidentale, avec une tendance, de la part des maîtres, à attribuer aux serviteurs une langue qui n'est pas la leur (Cervantès, Molière ou Shakespeare). Les littératures coloniales vont reproduire cette tradition (H.B.Stowe, Mark Twain, Joyce Cary & Alan Paton). A l'opposé, on inventera une autre langue, celle du Noble Guerrier (Rider Haggard, John Buchan). Dans le cas des littératures africaines (Wole Soyinka, Ken Saro Wiwa), les serviteurs vont enfin pouvoir récupérer leur langue. Au travers de ces exemples, on peut constater que le traducteur se heurte à des difficultés insurmontables, puisqu'il lui faut traduire une langue qui n'a pas de réalité sociolinguistique et qui reproduit des clichés.

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The relationship between Masters and Servants has become a literary genre in Western literature, with a tendency on the part of the Masters to grant Servants a language which is not their own (Cervantès, Molière or Shakespeare). Colonial literature reproduces this tradition (H.B.Stowe, Mark Twain, Joyce Cary & Alan Paton). Contrariwise, in some cases, another language is constructed, that of the Noble Warrior (Rider Haggard, John Buchan). In the case of African literature (Wole Soyinka, Ken Saro Wiwa), Servants assume at last a language of their own. Through such examples, one can see the translator is confronted with insuperable difficulties, as in most cases he has to turn into his language a nonexistent idiom teeming with linguistic stereotypes.

11. Maïca SANCONIE, Au-delà du vertige. Mises en abyme ou la traduction des réseaux de clichés dans les romans Harlequin

Cet essai présente les différentes étapes de la traduction en bouclages textuels des romans Harlequin. Condensations, enrobages et réductions de clichés façonnent les réseaux stéréotypiques jusqu'à amener le lecteur à cet au-delà du vertige que le roman sentimental clôture par le garde-fou du mariage. La finalité de cette opération de traduction est d'adapter les stéréotypes à la culture cible, selon un mécanisme cognitif permettant au lecteur de reconnaître tous les éléments de ces stéréotypes selon des schémas propres à son imaginaire collectif. S'il nie l'"effet de réel", le cliché a ici un "effet de nature". Il justifie l’authenticité des sentiments des protagonistes et l’ouverture du monde fictif sur la représentation du désir.

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This article presents the different stages involved in translating clichés in Harlequin romance novels. Various ways of condensing and reducing clichés are characteristic of the stereotypical networks that transport the reader to peaks of rapture culminating in what is a fitting end to a sentimental novel: marriage. The aim of this translating process is to adapt stereotypes to the target culture, using a cognitive mechanism that allows the reader to recognize all the elements of these stereotypes according to patterns linked to his/her collective imagination. The cliché, by blurring the « reality effect » (« effet de réel »), creates a « nature effect » (« effet de nature »). It validates the genuineness of a protagonist's feelings, and allows the fictional world to open on to a representation of desire.

12. Catherine DELESSE, Le cliché par la bande : le détournement créatif du cliché dans la BD

Le but de cet article est d'analyser les conditions d'apparition des clichés dans un corpus de bandes dessinées (Astérix, Tintin) et leur traduction en anglais. Les auteurs utilisent les clichés à des fins humoristiques et s'amusent à les détourner, en les modifiant en fonction de la situation et du dessin. Il y a là un défi pour la traduction, l'étude d'exemples choisis prouve que les traducteurs se montrent tout aussi inventifs que les auteurs et trouvent des solutions originales à ce qui apparaît au départ comme intraduisible.

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The aim of this article is to analyse the way clichés are used in comic strips (mainly Asterix and Tintin) and how they are translated into English. The authors use the clichés in a humorous way, thus modifying their content according to their needs and the necessities of the context, including the drawing. Translators are thus faced with a difficult challenge. The solutions they have chosen are analysed through a number of significant examples which prove that they can be as creative as the authors.

PALIMPSESTES N°14

 

SOMMAIRE ET RÉSUMÉS DES ARTICLES /

CONTENTS AND ABSTRACTS OF ARTICLES

1. Jany BERRETTI, Périlleuse forme en -ing : à propos de traductions françaises de "The Poetic Principle" d'Edgar Poe

2. Hélène CHUQUET, Discours citant, discours cité : contraintes sur l'ordre des mots et incidences sur le statut énonciatif des propos rapportés

3. Isabelle GENIN, "A careful disorderliness": syntaxe et iconicité de phrase dans Moby-Dick

4.Geneviève GIRARD, Le déplacement des circonstants de lieu et de temps dans la traduction par Pierre Leyris de "Benito Cereno" de Melville

5. Andrée MAY, Liberté stylistique et contraintes rhétoriques ? La traduction du discours théorique

6. Joan BERTRAND, Groups of adjectives in Poe's "Ligeia" and Baudelaire's translation of them

7. Michaël OUSTINOFF, L'adjectif antéposé de l'anglais : problème de traduction ?

TABLE RONDE : Les adjectifs dans la traduction par Baudelaire de "Ligeia" d'Edgar Poe /

Adjectives in Baudelaire's translation of Poe's "Ligeia"

8. Michaël OUSTINOFF, "Ligeia" : l'alternance des adjectifs

9. Paul BENSIMON : Les groupes adjectivaux binaires antéposés

10. Jany BERRETTI : La traduction des adjectifs : lexique, rythme, style

11. Michel PAILLARD : Qualification, hyperbole et négation

12. Serge SOUPEL : Equilibre et harmonie

13. Françoise VRECK : La place de l'adjectif épithète

14. Débat (extraits) / Debate (extracts)

  RESUMES (articles 1-7) / ABSTRACTS (papers 1-7)

1. Jany BERRETTI, Périlleuse forme en -ing :

à propos de traductions françaises de "The Poetic Principle" d'Edgar Poe

Cet article étudie des traductions françaises d'un extrait de "The Poetic Principle" d'Edgar Poe". Il s'agit d'une énumération de quelques-uns des éléments simples, visibles dans la nature, qui susciteraient chez le Poète lui-même le véritable effet poétique. Les items de l'énumération, pour la plupart, sont des groupes nominaux gouvernés par une forme en -ing nominalisée, forme qui n'a pas d'équivalent donné en français et contraint les traducteurs à des recompositions. L'étude analyse le phénomène en essayant, par réflexions successives, de percer quelque peu les significations possibles de cet emploi de la forme en -ing : une forme grammaticale peut-elle produire un sens en tant que telle ?

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This article is a study of French translations of an extract from Edgar Poe's "The Poetic Principle". The extract consists of an enumeration of "a few of the simple elements which induce in the Poet the true poetical effect". Most of the items are noun groups governed by a gerund - a form that has no given equivalent to French and constrains the translators to recompose the groups. The study analyses this phenomenon and, though a series of observations, tries to detect the possible meanings of such a use of the -ing form: can a grammatical form give a meaning as such?

2. Hélène CHUQUET, Discours citant, discours cité :

contraintes sur l'ordre des mots et incidences sur le statut énonciatif des propos rapportés

Les rapports syntaxiques entre discours citant et discours cité (juxtaposition et discours direct, subordination de discours indirect, configurations hybrides) sont ici examinées dans un corpus journalistique en version bilingue. Les variations observées entre les versions française et anglaise sont nombreuses et tendent, dans ce registre particulier, vers une plus grande homogénéité des plans d'énonciation en anglais. Il apparaît également que la restructuration dans le passage d'une langue à l'autre des rapports entre "récit" et "discours" engendre des déformations, voire des ambiguïtés, quant au repérage des propos rapportés par rapport à l'origine assertive qui les prend en charge.

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The study of reported speech in a parallel corpus of journalistic texts reveals that syntactic relations between reporting sentences or clauses and reported utterances - juxtaposed direct speech, subordinated indirect speech or hybrid patterns - are frequently modified in translation from French into English, with the latter showing a more marked tendency towards homogeneity. Such alterations can in some instances lead to distortions or even ambiguities, both in locating the reported utterances with respect to a speaker and in identifying the source of certain modal judgments.

3. Isabelle GENIN, "A careful disorderliness": syntaxe et iconicité de phrase dans Moby-Dick

Dans Moby-Dick, de nombreuses phrases, souvent situées à des moments clés du roman, présentent, au-delà de leur apparente désorganisation syntaxique, un potentiel iconique intense qu'une lecture atttentive met au jour. Leur architecture sophistiquée tend à mimer le propos et refléter les réseaux métaphoriques du récit. Pour exprimer un monde où la frontière entre réel et imaginaire reste floue, l'écriture poétique de Melville s'efforce de transcender la dichotomie sens et forme. Le passage dans une autre langue, impliquant souvent la réorganisation syntaxique et le déplacement de certains éléments, rend le maintien de l'iconicité difficile. Se pose alors le problème des rapports entre lettre et sens dans un texte littéraire et le rôle possible de la traduction dans cette problématique.

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A careful reader of Moby-Dick soon realises that many sentences, often located in key passages of the novel, have a tremendous iconic potential when one manages to go beyond their apparent syntactical chaos. They are built in an elaborate way in order to imitate the ideas they convey and they often reflect the metaphorical networks of the text. In his quest to express a universe in which the frontier between appearance and reality is blurred, Melville strives to transcend the dichotomy between content and form. When translating into another language, it is often necessary, or at least usual, to change the word order and reorganise the sentence, thus endangering its iconic dimension. The problem to be addressed is that of the relationship between letter and meaning in a literary text and the part translation can play in that context.

4.Geneviève GIRARD, Le déplacement des circonstants de lieu et de temps

dans la traduction par Pierre Leyris de "Benito Cereno" de Melville

Les circonstants de lieu et de temps sont conceptuellement fort différents, et leur place au sein de la phrase est déterminée par le type de lien qu'ils entretiennent avec les autres données de l'énoncé. Le narrateur dispose d'une certaine liberté face aux contraintes syntaxiques et sémantiques, mais cette liberté varie de langue à langue. Il y a beaucoup de déplacements dans "Benito Cereno", et ils correspondent aux choix narratifs de Melvillle. Pierre Leyris en propose, dans sa traduction, sa propre interprétation. Après avoir défini en quoi les circonstants de lieu et de temps diffèrent du point de vue conceptuel, nous nous demanderons si Pierre Leyris adopte toujours la même stratégie narrative que Melville. Les choix qu'il opère dépendent en grande partie des contraintes liées au français, mais il nous donne parfois aussi sa propre vision des événements. Le texte de Pierre Leyris semble ainsi donner ici et là une plus grande cohésion au récit qui nous est fait de l'aventure du capitaine Delano, même s'il lui préserve sa puissance dramatique.

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Place and time adjuncts differ conceptually and their location within the sentence is determined by their links with the other semantic data at work. The narrator is free, to a certain extent, to insert them elsewhere in the chain, but there are, crosslinguistically, significant differences regarding their possible linear positions. "Benito Cereno" abounds in various types of dislocation concerning the word order and many are tyipical of Melville's narrative strategy. In his translation, Pierre Leyris gives his own interpretation of some of them. After defining how place and time adjuncts differ, we shall try to understand if Pierre Leyris always adopts Melville's strategy. The choices he makes are partly motivated by constraints in French, but he sometimes gives us his personal reading of the text. The story of Captain Delano's adventure seems to be less chaotic and better structured, even if the translation retains the dramatic strength of the English text.

5. Andrée MAY, Liberté stylistique et contraintes rhétoriques ? La traduction du discours théorique

La théorie opère dans l'ordre du savoir : elle présente un point de vue neuf sur le monde destiné à éclairer une réalité jusque-là inaperçue. Elle doit donc convaincre de la vérité de ce qu'elle énonce. Vu que bien des jugements échappent à la règle de l'administration de la preuve, leur pouvoir de conviction tient à l'intelligibilité et la communicabilité de leur signification exposée selon les normes argumentatives du lecteur. Leur traduction doit obéir aux mêmes principes. Confrontée au fait que les normes argumentatives des anglophones diffèrent passablement des nôtres, je m'interroge sur la nature et l'origine de cet écart. Quelques exemples viennent illustrer les "bricolages" inhérents à l'activité traduisante: transposition de la rhétorique originelle, enjambement des hiatus sémantico-syntaxiques, adaptation des connotations historiques et recours à des choix stylistiques, rares mais rafraîchissants. Je conclus sur les limites de la liberté stylistique.

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Theory deals with knowledge: it builds up a new view of the world, the purpose of which is to throw light on an aspect of reality that had been unnoticed up to now. It must therefore convince of the truth of what it says. Because many judgments do not comply with the rule of producing a proof, their power of convincing is based on the intelligibility and the comprehension of their significance presented through the reader's rules of dabate. Their translation must be subject to the same principle. Faced with the fact that English speakers' rules of dabate are somewhat different from ours, I try to identify the nature and the origin of this discrepancy. A few examples illustrate the expedients inherent in the task of translating the transposition of the original rhetoric, the bridging of semantico-syntactic gaps, the adaptation of historical connotations and the introduction of stylisitic choices, scarce but refreshing. I conclude with the limits of stylistic liberty.

6. Joan BERTRAND, Groups of adjectives in Poe's "Ligeia" and Baudelaire's translation of them

Dans "Ligeia", où Edgar Poe oppose les descriptions d'une femme adorée et d'une femme détestée, les adjectifs jouent un rôle central pour étayer les contrastes établis entre le bonheur et le profond désespoir. Selon le contexte, Poe privilégie soit le rythme et la sonorité, soit la syntaxe afin d'intensifier l'effet produit. Cet article analyse les groupements d'adjectifs dans "Ligeia", en parallèle avec un commentaire sur les stratégies de la traduction de Baudelaire. On tente ainsi de cerner les défis lexicaux, syntaxiques et stylistiques qu'elle relève.

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In "Ligeia", where Poe contrasts the narrator's beloved first wife with his far from lovable second wife, descriptions - and hence adjectives - play a major role in shoring up this contrastive intention. Depending on the context, Poe either favours rhythm and sonority, or heightens the dramatic effect via syntax. This paper presents an analysis of Poe's adjectival groupings, together with a commentary on Baudelaire's translation, and aims to underline the lexical, syntactical and stylistic challenges involved.

7. Michaël OUSTINOFF, L'adjectif antéposé de l'anglais : problème de traduction ?

Traduire "black dress" par "robe noire" sembler aller de soi, car "a dress black" et "une noire robe" contreviennent en principe à la grammaire de la langue. Mais ce n'est là qu'un cas particulier d'une problématique plus générale : l'antéposition de l'adjectif lui confère une valeur particulière que la postposition, plus courante en français, supprime. Loin d'aller de soi, l'adjectif antéposé de l'anglais pose, même pour les adjectifs en apparence les plus simples, des problèmes de traduction complexes dont l'origine remonte à la syntaxe des langues indo-européennes, et qui, pour reprendre les termes de Roman Jakobson, font apparaître, derrière la grammaire de la poésie, la poésie de la grammaire.

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Translating "black dress" by "robe noire" seems obvious enough since "a dress black" and "une noire robe" are generally considered ungrammatical phrases. But this is just a particular case that must be dealt with from a broader viewpoint because a premodifying adjective is given a special value which it will lose in a postmodifyng position, a rather more frequent occurrence in French. That is why English premodifying adjectives are far less obvious to translate into French than they seem. Even fairly simple adjectives should not be taken at their face value when preceding nouns as they may pose complex translation problems that can be related to Indo-European syntax and which, to use Roman Jakobson's words, allow us to see, behind the grammar of poetry, the poetry of grammar.

PALIMPSESTES N°16

 

SOMMAIRE ET RÉSUMÉS DES ARTICLES /

CONTENTS AND ABSTRACTS OF ARTICLES  

 

1. Jean-René LADMIRAL, Lever de rideau théorique : quelques esquisses conceptuelles

2. Pascale SARDIN, Les traducteurs [de théâtre] sont-ils [nécessairement] des corsaires ? Trois dramaturges irlandais à l'épreuve du feu (John Millington Synge, Samuel Beckett, Brian Friel

3. Doreen PRESTON, Adaptation or Translation ? Walcott's The Joker of Seville for a Caribbean Audience

4. Rachel EUSTACHE, Adaptation et altérités dans la Trilogie de la frontière de Cormac McCarthy, ou le processus de l'oblitération de l'altérité mexicaine

5. Jacky MARTIN, La traduction en tant qu'adaptation entre les cultures : les traductions de Beowulf jusqu'à Seamus Heaney

6. Jean-Marc CHADELAT, Du signe au sens : l'adaptation traductive du lexique dans quelques traductions de Shakespeare

7. Lance HEWSON, L'adaptation larvée : trois cas de figure

8. Michael OUSTINOFF, Les Lolita de Vladimir Nabokov : traductions ou adaptations ?

9. Ronald JENN, Les Aventures de Tom Sawyer : traductions et adaptations

10. Jean-Marc GOUANVIC, L'adaptation et la traduction : analyse sociologique comparée des Aventures de Huckleberry Finn de Mark Twain (1948-1960)

 

1. Jean-René LADMIRAL, Lever de rideau théorique : quelques esquisses conceptuelles

D'abord, il conviendra de procéder à certaines mises à jour conceptuelles et de faire le point sur tout un ensemble de "couples célèbres" dont la polarité scande toute l'histoire de la traduction : la lettre & l'esprit, traduire ut orator ou ut interpres, "verres transparents" & "verres colorés", "équivalence dynamique" & "équivalence formelle", sourciers & ciblistes - et quelques autres encore… Une chose semble sûre : on ne parviendra pas à marier l'eau et l'huile ! et ce, quand bien même on voudrait en rester à un niveau purement conceptuel. Corollairement, il y aura lieu aussi de problématiser l'altérité de l'œuvre étrangère à traduire. En quoi réside-t-elle ? Surtout : comment, dans quelle mesure et dans quelles limites est-il loisible au traducteur d'en assurer le rendu ? Il est vrai qu'il n'existe pas de point ou "s'arrête" la traduction et où "commence" l'adaptation. Sans doute y a-t-il là un continuum. Mais, par là même, c'est l'idée d'adaptation qui se révèle inassignable. Par contre coup, il nous apparaît qu'il n'en va pas autrement de la traduction : finalement, c'est le concept de traduction lui-même qui fait problème ; au point qu'on en vient à se demander s'il n'y a pas lieu d'y voir un "concept premier", indéfinissable…

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It will first be deemed necessary to carry out some conceptual updating and to take stock of a set of famous duets whose polarity scans the whole history of translation: the letter and the spirit, translate ut orator or ut interpres, "transparent glasses" or "coloured glasses", "dynamic equivalence" and "formal equivalence", "sourciers/sourcerers" and "ciblistes/targeteers" and a few others to boot. We can be sure of one thing, water and oil cannot be mixed! Even at a purely conceptual level, it is indeed impossible. As a corollary, the question of alterity in the translation of foreign works will be considered as a problem of its own: What is it all about? Above all, to what extent and within which limits can the translator give a clear rendering of this alterity? No doubt there is not any specific point where translation can be said to "end up" and adaptation to "begin". We are probably dealing with something like a continuum. As a consequence the very idea of adaptation cannot be properly ascribed permanent contours and so does, as a repercussion, the idea of translation. This, at least, is our standpoint. Eventually, it turns out that the very concept of translation proper stands as a problem and it is so to such an extent that one can wonder whether one should not see through it as sort of "primeval concept", a concept which cannot be defined…

2. Pascale SARDIN, Les traducteurs [de théâtre] sont-ils [nécessairement] des corsaires ? Trois dramaturges irlandais à l'épreuve du feu (John Millington Synge, Samuel Beckett, Brian Friel

La critique qui prend pour objet le théâtre en traduction semble presque unanime : le terme d'"adaptation" - terme aux limites floues considéré ici comme un continuum - l'emporte haut la main sur celui de "traduction" quand il s'agit de théâtre. Cette position est justifiée par la singularité de la communication théâtrale. Les partisans de l'adaptation mettent en avant la prépondérance, au théâtre, de trois fonctions essentielles du langage rapportées à la communication théâtrale : les fonctions conative, connotative et référentielle. Cette réflexion en trois temps tente d'interroger cette particularité de la traduction pour le théâtre en prenant appui sur plusieurs pièces tirées du répertoire de trois dramaturges anglo-irlandais du XXe siècle (John Millington Synge, Samuel Beckett et Brian Friel).

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When considering translated drama, critics usually name the translated text "adaptation"-a rather indefinite term considered here as a continuum. This standpoint is justified by the singularity of dramatic communication. Proponents of adaptations underline three prominent functions of language as regards theatrical communication (conative, connotative and referential). This three-part article investigates this theoretical issue and grounds its material on plays by 20th century Anglo-Irish writers (John Millington Synge, Samuel Beckett and Brian Friel).

3. Doreen PRESTON, Adaptation or Translation ? Walcott's The Joker of Seville for a Caribbean Audience

L'analyse de la version de El Burlador de Sevilla, produite par Derek Walcott, revêt à la fois une proximité et une distance par rapport à l'œuvre originale publiée par Roy Campbell. S'agit-il d'une traduction, d'une adaptation ou d'un cas de "transadaptation" ? Notre examen de trois aspects de l'œuvre, que nous jugeons essentiels, à savoir, le traitement par l'auteur des thèmes principaux, son traitement de l'intrigue, l'apport des innovations qu'il introduit, montre que, grâce à des manipulations habiles, Walcott a réussi à reconstruire l'univers du texte afin de l'adapter à un public nouveau dans un contexte culturel complètement différent

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Translation and adaptation are often inextricably linked.-Is a given work a translation, an adaptation or a mixture of both - a piece of transadaptation? Derek Walcott's version of The Joker of Seville raises this very question. This paper examines the treatment of the main themes of the play, the plot and identifies the innovations introduced by the playwright to adapt cultural meaning and reconstruct a new text in order to make issues that were paramount during the Golden Age of literature in Spain, relevant to a 20th Century audience.

4. Rachel EUSTACHE, Adaptation et altérités dans la Trilogie de la frontière de Cormac McCarthy, ou le processus de l'oblitération de l'altérité mexicaine

Notre article propose de repousser les limites du concept de Berman relatif à l'étrangeté du texte à traduire. Nous n'envisageons plus l'altérité du texte comme étant une conséquence de sa traduction mais au contraire comme faisant partie de l'œuvre originale qui se trouve être déjà étrange pour le lectorat américain. Pour ce faire, nous prendrons appui sur trois romans transculturels de la Frontière États-Unis/Mexique du romancier anglo-américain Cormac McCarthy (All the Pretty Horses, The Crossing, et Cities of the Plain), lesquels sont porteurs de deux idiomes, à savoir l'anglais et l'espagnol. Notre problématique se focalise sur la notion que la traduction en français de l'idiome espagnol devient de facto une adaptation de l'original. La traduction de romans transculturels peut engendrer un processus d'homogénéisation et d'aplanissement du texte qui met à mal son esprit logé dans la lettre. Les traduction et adaptation de l'idiome espagnol dans la Trilogie de McCarthy ont ainsi pour effet de minimiser, voire d'oblitérer purement et simplement, la mexicanité de l'œuvre, qui se définit précisément par rapport à ce surplus linguistique et culturel constitutif de l'original.

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Our article sets to push to the limits Berman's concept of the foreignness of the text to be translated. We do not envision the foreignness of the text as solely deriving from its translation but rather as being a part of the original, which already sounds foreign to the American reader. We will demonstrate this idea through the study of three transcultural novels of the Border by the Anglo-American novelist Cormac McCarthy (All the Pretty Horses, The Crossing, and Cities of the Plain). McCarthy makes use of both English and Spanish, which constitute the two distinct yet interrelated languages of his Border writing. Our thesis focuses on the notion that the translation into French of the Spanish idiom becomes a de facto adaptation of the original. The translation of transcultural novels may engender a process of homogenization and smoothing away of the original text, wherein the letter and the spirit are altered. Both the translation and adaptation of the Spanish idiom in McCarthy's Trilogy thus participate in minimizing, and sometimes purely and simply obliterating, the mexicanness of the Trilogy, which precisely defines itself in relation to this constitutive linguistic and cultural surplus.

5. Jacky MARTIN, La traduction en tant qu'adaptation entre les cultures : les traductions de Beowulf jusqu'à Seamus Heaney

S'appuyant sur les recherches de Steiner, Berman et Meschonnic qui définissent ce que l'on a pu appeler une conception herméneutique de la traduction, l'auteur détourne le sens du terme "adaptation" pour envisager la traduction comme adaptation d'une langue-culture cible à la langue-culture du texte soumis à traduction. Cette adaptation-rencontre-négociation entre deux cultures qu'exprime le texte traduit est certes orientée puisqu'elle débouche sur une traduction qui déplace sans remplacer le texte traduit et qu'elle résulte des choix stratégiques d'un traducteur lui-même culturellement situé. Ce sont ces deux biais d'adaptation que nous entendons étudier à propos de la traduction nouvelle de Beowulf par Heaney, à la lumière de certaines traductions qui l'ont précédée. L'idée finale est de montrer que la traduction des grands textes est non seulement évolutive dans le temps, elle "ouvre" le texte selon le processus d'expansion continu décrit par Benjamin.

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Applying the theories of Steiner, Berman and Meschonnic who have defined what could be called a hermeneutic conception of translation, this article plays on the word "adaptation" to signify that the translation process results in the adaptation of a target language-culture to the source text. The adaptation-encounter-negotiation between two cultures which the translated text expresses is, to be sure, inflected since it produces a target text which displaces without replacing the source text and that it is the outcome of the strategic choices of a translator who is himself culturally placed. These are the two adaptative processes that we intend to examine in connection with Heaney's recent translation of Beowulf in the light of some of the earlier translations. This study tries to demonstrate that the translation of canonical texts does not simply vary through time, it also opens them up in a process of constant expansion described by Benjamin.

6. Jean-Marc CHADELAT, Du signe au sens : l'adaptation traductive du lexique dans quelques traductions de Shakespeare

Partant du postulat que toute opération de traduction comporte une dimension adaptative constitutive, je me placerai au niveau lexical afin de décrire certains processus adaptatifs en jeu dans plusieurs traductions françaises de l'œuvre dramatique de Shakespeare. S'il est vrai que l'on ne traduit pas des mots mais seulement des énoncés, il est pourtant des mots qui ont des effets de sens débordant largement leur insertion significative dans un texte. C'est le cas par exemple des nombreux néologismes et jeux de mots de l'œuvre shakespearienne qui détournent l'attention de l'esprit vers la lettre et constituent un défi pour le traducteur. L'adaptation lexicale n'est pas dans ce cas une simple option traductive mais bien une nécessité qui conditionne la réception de la traduction. Les processus adaptatifs en jeu révèlent plusieurs niveaux de traduction selon que le traducteur cherche à restituer la motivation d'un terme, sa signification linguistique ou bien la façon originale dont il contribue à la construction d'un sens. La non coïncidence de ces trois dimensions sémiologiques d'une langue à l'autre explique par ailleurs que, même au niveau lexical, le traducteur doive adapter en fonction d'une stratégie traductive privilégiant certains effets de sens au détriment d'autres. L'articulation, différente selon les langues et les discours, des signes au sens montre que la traduction n'est peut-être pas autre chose que la perpétuelle adaptation de la lettre à la préservation de l'esprit.

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Based on the assumption that any translation involves an inherent form of adaptation, this paper will focus on the lexical dimension and describe some of the devices of adaptation found in several French translations of Shakespeare's dramatic work. Despite the fact that utterances not words are the object of translation, yet there are words whose meaning extends beyond their syntagmatic signification. Such is the case for example of the numerous neologisms and puns in Shakespeare's plays which attract the spectator's or the reader's attention to the letter and are a challenge to the translator's skills. In this particular instance, lexical adaptation cannot be seen as a mere option : it is a necessary aspect of the translation as well as a condition of its reception. The process of lexical adaptation at work reveals several levels of translation : the translator may try to render the motivated structure of a word, its codified signification or its original contribution to the meaning of a text. The fact that these semiological levels do not correspond to each other from one language to another explains why even on the lexical level of a text, the translator has to adapt following a translating strategy which promotes certain semantic effects at the expense of others. The meaningful contribution of signs to sentences, which takes a different form in various languages and types of discourse underlines that translation is an unfinished process which implies the endless adaptation of the letter to preserve the spirit of a message.

7. Lance HEWSON, L'adaptation larvée : trois cas de figure

Il s'agit dans cet article d'examiner des textes qui s'annoncent comme des traductions mais qui, en réalité, sont des adaptations. On envisage trois cas de figure : l'œuvre étrangère subit une cure d'amincissement ; la traduction s'avère être à "géométrie variable", présentant tantôt des additions, tantôt des rétrécissements ; le traducteur laisse entendre sa propre voix à travers le texte qu'il traduit. Même s'il s'agit de stratégies bien différentes, il n'est pas rare de les trouver à l'intérieur d'une même traduction. Se pose alors la question des limites de la traduction, de la nature du no man's land qui la sépare de (ou la relie à) l'adaptation.

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The aim of this article is to explore the nature of texts which are published as translations but which in fact are adaptations. Three strategies are examined: the shrinking effect produced by omission and flattening, the piebald effect resulting from conflicting approaches, and finally 'ontological translation', where the translator allows his or her own voice to filter through. Such strategies, it will be seen, are sometimes found within the same text. Finally, the status of the concept of adaptation is briefly explored.

8. Michael OUSTINOFF, Les Lolita de Vladimir Nabokov : traductions ou adaptations ?

Pour Maurice Couturier, auteur en 2001 d'une nouvelle traduction française de Lolita, la traduction précédente, celle d'Éric Kahane (1957) relève davantage de l'adaptation que de la traduction. Néanmoins, dans la postface à son auto-traduction en russe de Lolita (1967), Vladimir Nabokov signale que de toutes les traductions existantes, il ne répond que de la traduction française, celle de Kahane, qu'il aurait supervisée dans le détail. Pourquoi dès lors reprocher à la traduction de Kahane, bénéficiant de l'approbation auctoriale, de recourir à l'adaptation, ce que Nabokov s'est permis de faire en russe ? Avant d'opposer les traductions entre elles, on peut au contraire estimer qu'elles se renvoient les unes aux autres comme dans un jeu de miroirs nabokovien, celui de l'intertextualité des versions successives de l'œuvre.

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Eric Kahane's translation of Lolita cannot be invalidated as a translation on the grounds that it should be classified as an adaptation; if it bears the mark of adaptation, then it has to be attributed to Nabokov himself, who gave it his fullest approval. The 1959 translation is a fully-fledged version of the work from which it originates. This can be clearly exemplified when studying the three Lolitas which are, in chronological order, the English version, the first French version by Kahane and the Russian self-translation by Nabokov. Furthermore, these three Lolitas make up-to use a term of G. Genette's- the hypotext of Maurice Couturier's 2001 new translation. From the point of view of translation, the four Lolitas cannot be studied separately: because of their correspondences they form a system.

9. Ronald JENN, Les Aventures de Tom Sawyer : traductions et adaptations

Cet article étudie 6 versions différentes de Les Aventures de Tom Sawyer de Mark Twain, parues en France entre 1884 et 1963. La plupart des versions se présentent comme des traductions. Le but est de tenter d'établir une distinction entre traductions et adaptations dans le contexte de la littérature pour enfants dans la mesure où le texte a principalement été traduit/adapté pour un public jeune. Les manipulations sont expliquées en termes d'ambivalence et d'ironie (le fait de s'adresser à deux publics à la fois), de répertoire (ensemble de modèles pré-existants disponibles pour le traducteur) et de position périphérique de la littérature pour enfants à l'intérieur du système littéraire. Enfin, le rôle joué par l'édition dans ces orientations est analysé.

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The paper examines 6 different versions of The Adventures of Tom Sawyer by Mark Twain, published in France between 1884 and 1963. Most versions present themselves as translations. The aim is to draw a tentative line between translations and adaptations within the context of children's literature since the text has mainly been translated / adapted with a younger audience in mind. The manipulations are accounted for in terms of ambivalence and irony (addressing two audiences at once), repertoire (whatever pre-existing models are available to translators), and the peripheral position of children's literature within the literary system. Finally, the role played by the publishing industry is examined.

10. Jean-Marc GOUANVIC, L'adaptation et la traduction : analyse sociologique comparée des Aventures de Huckleberry Finn de Mark Twain (1948-1960)

La question théorique que pose cet article en ce qui concerne l'adaptation est la suivante : l'adaptation suit-elle les mêmes règles éthiques que la traduction ? À partir de la sociologie bourdieusienne appliquée à la traduction et à l'adaptation, nous envisageons les traductions et adaptations des Adventures of Huckleberry Finn (1884 et 1885) de Mark Twain, comme appartenant à la littérature réaliste dominante et à la littérature pour jeunes. Sont abordées les traductions de Suzanne Nétillard (1948) et André Bay (1960) et les adaptations de Yolande et René Surleau (1950 et 1951). Une comparaison des solutions de Nétillard et de Bay est effectuée avec celles de Yolande et René Surleau. Il apparaît tout d'abord que les adaptations suppriment de longs segments de texte et les résument, au point où elles se présentent comme des synopsis du texte original, alors que, ensuite, les traductions traduisent le texte in extenso, mais en ne tenant pas compte d'un trait essentiel du texte américain, celui-là même qui constitue sa nouveauté radicale : la présence des sociolectes de Huck (narrateur autobiographique) et de Jim, notamment. Pour répondre à la question de savoir si l'adaptation suit les mêmes règles que la traduction, il importe donc d'élargir le corpus des adaptations, ce que nous proposons de faire en considérant l'adaptation de The Last of the Mohicans (1826) de James Fenimore Cooper par Gisèle Vallerey (le Dernier des Mohicans, 1932) comme cas d'adaptation réussie. Il demeure que The Last of the Mohicans ne comportant pas les mêmes difficultés que Adventures of Huckleberry Finn, en particulier en ce qui a trait aux sociolectes des personnages de Huck et de Jim, la tâche des adaptateurs et des traducteurs est comparativement sans commune mesure. Cependant, on peut avancer qu'aussi bien la tâche des traducteurs que celle des adaptateurs consiste à reconstruire les homologies dans le champ cible à partir de la signifiance du texte source. Il en découle qu'une adaptation n'est pas nécessairement ethnocentrique (Berman), dès lors qu'elle s'efforce, comme on peut l'apercevoir dans l'adaptation du texte de Cooper par G. Vallerey, de reproduire la signifiance du texte source.

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The theoretical question asked by the article concerns adaptation. Does adaptation follow the same ethical rules as translation? From Bourdieu's sociology applied to translation and adaptation, the article deals with Mark Twain's Adventures of Huckleberry Finn (1884 and 1885) translations and adaptations as belonging to the dominant realist literature and to the literature for youth. The translations by Suzanne Nétillard (1948) and André Bay (1960), and the adaptations by Yolande and René Surleau (1950 and 1951) are analysed, and a comparison of Nétillard's and Bay's solutions is made with those of Yolande and René Surleau. First, adaptations obviously delete long segments of text and summarize them, to such an extent that adaptations become abstracts of the original text, whereas translations translate the text in extenso, but without taking into account an essential feature of the American text, as a matter of fact the very one that constitutes its radical novelty, i.e. the presence of the sociolects of Huck (the autobiographical narrator) and of Jim (the Black protagonist). In order to answer the question as to whether adaptation follows the same rules as translation, a widening of the corpus of adaptations is therefore necessary, which we propose to do by considering the Gisèle Vallerey's adaptation (1932) of James Fenimore Cooper's The Last of the Mohicans (1826) as a case of successful adaptation in the same field of literature for youth. It remains that The Last of the Mohicans does not involve the same difficulties as Adventures of Huckleberry Finn, particularly as regards Huck's and Jim's sociolects. Therefore the tasks of translators and adaptors of the novels by Twain and by Cooper are difficult to compare. However, from the texts examined we can suggest hypothetically that the tasks of translators and adaptors consist in building homologies in the target field as per the significance of the source text. It results that an adaptation is not necessarily ethnocentric (Berman), since it strives to reproduce the source text significance, as can be seen in practice in the adaptation of Cooper's novel by G. Vallerey and potentially in the adaptation of Twain's novel by Y. and R. Surleau.

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